Samedi 12 janvier 2008

undefinedAllons soyons fou, commençons ce blog. J'ai vu cette caissière tout à l'heure à la télé et elle m'a donné envie aussi de m'exprimer à mon tour. On a quelque chose en commun: un boulot difficile et un bagage scolaire très lourd à gérer. Avec nos bac +5, on a l'air d'éléphants dans une maison de porcelaine. 

Il y a quelque chose d'anormale et de dérangeant dans nos conditions. Nous ne devions pas faire partie de ce monde professionnel et pourtant nous y appartenons corps et âme, au point de perdre notre identité culturelle et intellectuelle. J'ai un bac+5, et je travaille comme téléconseillère, c'est ça qui cloche, mais comme beaucoup de choses dans ce monde... 

Je me lance dans cette aventure de blog ce soir, car il y a des moments où on a besoin de dire les choses, de les mettre à plat, afin de prendre une distance avec sa misérable condition. Demain j'en dirais plus sur ce métier de chien, et la vie dure qu'on nous mène dans les centres d'appels. Avec ces centres, une toute nouvelle forme d'aliénation est née: le travail à la chaîne dans le tertiaire. 

par Si ça continue faudra que ça cesse
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Samedi 12 janvier 2008

 

undefinedEncore une journée pourrie en perspective. Le soleil a fait ses bagages depuis trois mois : pluie, brouillard, repluie, et rebrouillard. Quand je pense qu’on nous bassine avec la sécheresse estivale, tout juste si je n’ai pas mauvaise conscience de prendre une douche, pire encore de laver ma voiture. S’il n’y avait que le temps, ça irait…

Faisons juste un petit zoom sur ma vie actuelle : j’ai 27 ans, bientôt 28, la hantise des rides de la trentaine me guette tous les matins ainsi que les deux kilos imaginaires que je dois forcément perdre et que bien sûr je ne perds jamais. Victime de la mode, de ses clichés de notre époque aussi, je lis Cosmo, Marianne, et le Da Vinci Code. Rien ne me ferait plus plaisir que de faire dans l’originalité, mais voilà, je fais partie de ces filles bien ancrées dans le monde, révoltée par tous les diktats quels qu’ils soient, affamée d’un nouveau monde, forcément meilleur, désireuse de mener un vrai combat politique, mais qui par paresse intellectuelle accepte au final, et de façon extrêmement consensuel le monde tel qu’il est. 

A part le refaire autour d’un monaco, d’un daikiri ou d’un soho bien arrosé, ma contribution à le rendre autre est minime pour ne pas dire insignifiant. Je me borne à essayer de survivre dans la jungle de l’intérim, à faire des économies pour les soldes, et à ne pas trop penser à l’avenir. Rien que de penser à ce qu’il pourrait bien m’arriver ou pire ne pas m’arriver me fiche la trouille. Alors voilà, j’ai 27 ans, mariée (eh oui ça en choque plus d’un), pas d’enfant (eh non, c’est si mal que ça de ne pas en vouloir ?), titulaire d’un bac+5 (un DESS qui ne me sert strictement à rien), et téléconseillère dans un centre d’appels.

 

C’est ça qui cloche : intelligente, diplômée, pas trop moche, jamais redoublée de toute ma vie (j’ai même essuyé les plâtres d’une classe préparatoire qui a bien failli avoir ma peau), bien élevée, et pourtant, j’occupe un poste de niveau bac, voire même moins, un CAP aurait largement suffit pour faire ce que je fais. Dans un langage technique et très hype , j’ai le poste de conseillère clients, ou chargée de relations clientèle ou conseillère commerciale, ou télénégociatrice, ou télévendeur, ou….  Les euphémismes ne manquent pas, le titre d’opératrice n’existe plus, il faut bien valoriser d’une manière ou d’une autre ce job. Le titre de conseiller vaut mieux que celui d’opératrice, ça donne un cachet intello. Le fait est que je ne sais pas comment j’ai atterri dans ce call center, moi qui ai fait des études d’histoire suivi d’une spécialisation (encore un doux euphémisme) en gestion du culturelle. Un DESS fourre tout, l’année de ma vie, puisque c’est celle où j’ai le plus ri, et le moins travaillé. Comme quoi, ce n’est pas toujours l’image qu’on s’en fait ! Ces diplômes d’excellence n’existent que pour les filières d’ingénierie, de haute technologie, de finance et de droit, que des trucs rébarbatifs en somme Le reste, on se demande à quoi ils peuvent bien servir. Un, parce que ce diplôme n’est plus le passeport pour le monde du travail, et deux, parce que dans l’hypothèse d’être l’heureux gérant d’un équipement culturel, le salaire ne suit pas les qualifications. Au mieux on a 10% au dessus du smic, au pire le smic tout court. Je mourrais d’envie d’occuper un poste emploi jeune, j’ai envoyé des tonnes de candidature sans réponse. J’aurais bien essayé de zigouiller le conservateur du coin, mais la peur de la prison m’en a empêché, pourtant l’envie de jouer « Le Couperet 2 » façon moi même, m’aurait bien plu. Après tout, qu’est ce qu’on ne ferait pas pour sortir de l’ordinaire, pour vivre au moins une fois dans sa vie quelque chose d’effrayant, de révoltant, ou d’excitant.

 

La vie d’une opératrice n’est pas folichonne surtout quand on a un bac+5, et qu’on a  l’impression de voir son cerveau fondre comme une glace italienne au soleil. Jolie, bien dessinée, bien balancée, colorée ce qu’il faut pour donner de l’appétit et susciter l’excitation de nos papilles, elle fond plus vite que ce qu’on ne voudrait ; notre langue est d’une lenteur hallucinante quand il s’agit d’en venir à bout sous un soleil de plomb. Ce qui me reste de cerveau à la fin de la journée me permet tout juste de me coller devant l’écran pour regarder « question pour un champion » histoire de me dire que oui, encore, je peux jouer à trifouiller les tiroirs de ma mémoire. Pour une historienne, la mémoire c’est quelque chose d’important m’a-t-on dit, pourtant, je n’en ai jamais vu vraiment l’utilité à part pour briller dans les dissertations.

Et si on essayait de rebondir ?

 

 

 Le sentiment d’échec est énorme, avoir fait tout ça pour ça. Le pire c’est que je ne suis pas la seule dans cette situation précaire. I’m not alone ! et si vous saviez comme ça fait du bien d’apprendre qu’on n’est pas un cas isolé : je ne suis pas un cas social, voilà ce que je me dis en zieutant les revues de presse et autres magazines. Marianne, un journal que j’adore, a sorti deux articles assez édifiant sur les intellectuels précaires, et les classes moyennes qu’on achève. Un mois plus tard, c’est Glamour (deuxième revue que j’adore) qui consacre quatre pages aux surdiplômés, surnommés affectueusement les tanguys, parce qu’à 30 ans, ils sont soit retournés chez leur parents, soit toujours en stage. J’apprends même qu’il y aurait eu une enquête lancée par le Conseil Economique et Social proposant des mesures nouvelles sur les stages, la nature des contrats. Et le Ministère de l’Emploi ? il sait lire ou non ? pourquoi n’avons nous pas eu d’écho à ce sujet ? pourquoi se sentons-nous si peu écoutés ? comme si les surdiplomés précaires étaient en marge de la société. Personne n’a envie d’entendre que le système est pourri jusqu’à l’os. Les universités sont des usines à chômeurs, mon dieu, quel scandale ! C’est qu’en plus, on culpabiliserait à mort de ne pas avoir trouvé un travail décent : avec ton niveau, enfin, comment peux-tu en être arrivée là ? qu’est ce qu’il cloche chez toi ma vieille ? tu serais pas une looseuse par hasard ? a y est le mot est lancé. C’est fou comme on entend rapidement ce mot scandé sur un thème réitératif, loo-seuse, loo-seuse, loo-seuse ! et bah non, je suis pas une looseuse, preuve en est ces malheureux candidats au marché du travail. Exemple : Nathalie, diplômée de l’ISCOM+DESS de communication= caissière ; Camille, diplômée de Sciences-Po= quatrième stage non rémunéré, Valérie, licence de psycho, ouvrière à la chaîne dans l’agro alimentaire etc… c’est malheureux à dire, mais ça fait chaud au cœur de voir que d’autres, encore mieux diplômés, sont dans la même galère, sinon pire que soi. Moi qui rêvais de faire une grande école. Finalement, j’ai peut être bien fait d’aller à l’université, au moins j’aurais passé quelques années sabbatiques. C’est vrai qu’on n’en fait pas lourd dans le campus. C’est tout juste si j’allais en cours, c’était tellement barbant et inutile, je préférais faire mes cours moi-même, ce qui ne m’a pas empêché d’avoir tous mes diplômes avec mention. Comme quoi, la fac, c’est vraiment pour les faignants et les nuls. Mon gamin, il ira en apprentissage, fera un BTS quelconque pourvu que ce soit professionnalisant, et après il pourra se spécialiser en faisant un master tout aussi professionnalisant. Il n’y a que ça de vrai : la professionnalisation, sinon on est inemployable, inacceptable. J’aurais bien lu le livre de Sophie Talneau, mais j’ai eu peur que ça me démoralise encore plus, parce qu’au fond, savoir que les trop diplômés se retrouvent aussi sur le carreau, c’est quand même destabilisant. Mais bon, j’avais l’impression d’avoir eu une révélation malgré tout, en lisant ces articles, même senti une petite larme couler en réalisant que tout cette amertume, cette rancœur, cette désillusion totale, étaient partagées par d’autres personnes en France. Avoir fait tant d’études, avoir cru toujours que le marché du travail n’attendait que nous et nous seuls, qu’avec un bac+5 on tiendrait son avenir entre les doigts, et que rien au monde ne pourrait arrêter cette fabuleuse ascension, c’est terrible ! Demain ne pouvait être que génial. Demain était la promesse d’un avenir brillant : Fraîchement sortie d’un DESS, on ne pouvait que devenir dirigeant, cadre, manager, en menant des projets plus ou moins grands, certes, mais qui donnerait de l’étoffe à son ego surdimensionné. Mais voilà, un beau jour, on se rend compte que ce foutu ascenseur social est en panne, voire même carrément en train de dégringoler dans les caves, un débile a dû sectionner les câbles, pas possible. On se retrouve même pire que nos parents, et là on a super honte. C’est un sentiment atroce la honte. Quand on voit une personne que l’on a connue à l’école où on était forcément dans les trois premiers, un prof, ou tout simplement une vague connaissance dont on est même incapable de se souvenir le nom, quand toutes ces personnes nous demandent « alors tu fais quoi dans la vie ? », c’est la terre entière qui s’effondre sous les pieds. On retient la rougeur qui monte aux joues, la petite larme qui pointe propre à toutes les dépressives chroniques, on tente vainement de camoufler tout ça par un rictus, et on sort une phrase mûrement travaillée : « oh pas grand chose, un job alimentaire en attendant de trouver THE travail. J’attends des réponses (ah oui et lesquelles ?) mais je préfère m’occuper en attendant (géniale comme occupation ce travail à la chaîne) et nianiania… » bon maintenant elle va me lâcher la greluche ? commence sérieusement à me taper sur le système là. J’ose même pas imaginer la tête que je dois faire en me tordant dans tous les sens pour garder un aspect à peu près humain. 

Après on rentre à la maison, et on s’effondre dans les bras de son homme (pfff.. heureusement que j’ai la bagouse au doigt, sinon je serais vraiment considérée comme une ratée de chez ratée), on pleure toutes les larmes de son corps, en passant par tous les sentiments possibles et imaginables pour finalement s’apercevoir que ça tourne encore moins rond là haut… et pourquoi ai-je eu cette réaction de honte ? pourquoi ?hein ? qu’est ce qu’elle avait de plus cette greluche ? allons ressaisis toi, et récapitulons : tu es mariée (bon point), indépendante (encore un bon point), pas encore obèse (encore un autre), et surtout tu as un travail, et dieu sait que c’est difficile dans notre société d’en avoir un. Je connais même certains bac+5 qui tueraient pour avoir un travail de caissier ou de commercial, juste un travail pour se nourrir et survivre. Moi même j’ai du me battre comme une lionne pour décrocher un boulot de caissière dans un magasin de parfumerie. J’ai remercié mon sixième sens de m’avoir poussée à travailler pendant mes études dans un magasin de sport. Ce petit job d’été que j’avais fait pour me payer mon ordinateur de maîtrise, m’avait sauvé la vie ! J’ai supplié la directrice de ne pas tenir compte de mes études, (et là j’ai vraiment vu mon DESS comme un gros boulet, un pot de pus que je traînerais le long de tous mes entretiens). Je l’ai apitoyée en disant que j’avais un appétit féroce pour tenir la caisse, que c’était ma vocation, que c’était un rêve de petite fille, qu’elle serait une déesse de me donner ce boulot, et cette dame dans toute sa splendeur, m’a dit qu’elle n’en avait rien à faire des mes études, tout ce qui comptait pour elle, c’était mon expérience en tant que caissière. J’avais tenu une caisse, par conséquent je pourrais en tenir une autre. 

Mais si je n’avais pas eu d’expériences ??? ah mon dieu, merci, vive ce job d’été, vive moi ! Ce qui est encore plus terrible, c’est que quand on est surdiplômé, on ne peut même pas prétendre à des petits jobs comme ça. Il faut impérativement une expérience dans ces domaines. Mais enfin se dit on, on n’a quand même pas besoin d’être sortie de polytechnique pour tenir une caisse, ou vendre, ou prendre des appels ??? enfin le monde ne tourne pas rond ou quoi ? et pourtant si, sans expériences vous n’êtes rien, mais comment fait-on pour en acquérir ? il faut bien commencer un jour pour en avoir, bon sang, si personne ne nous donne la chance de débuter, c’est sûr qu’on n’en aura jamais ! que ce soit dans les petits boulots ou en culture, c’est pareil. Pas assez d’expériences en programmation culturelle, trop jeune, etc… bref, c’est un parcours du combattant d’avoir un travail et quel qu’il soit. Mais c’est d’autant plus affligeant pour nous qui avons un gros bagage scolaire. C’est rageant tout simplement de se faire recaler pour un job de vendeuse parce qu’on n’a pas la qualification qu’il faut. Et moi je dois m’estimer heureuse d’avoir réussi à « percer » dans le domaine commercial, parce que tous les surdiplômés n’arrivent pas forcément à faire bonne impression auprès des recruteurs. Y en a même un qui m’a dit qu’il m’avait recruté parce qu’il me trouvait pas trop moche. 

Imaginez donc ma tête déconfite, et le gros point d’interrogation suivi d’un éclair avec tous les signes d’indignation. Quoi ? moi ? une tête pleine comme la mienne ? qui ai travaillé aussi dur pour décrocher mes diplômes ? moi ? on m’embauche sur mon minois qu’on trouve « pas trop moche » ? Vous rigolez ? J’ai bien d’autres qualités, même pour un poste de vendeuse il faut autre chose qu’un sourire, par exemple, le sens du contact, l’œil critique, du bagou, de la technique (chaque produit a forcément une fiche technique quelque part), de l’enthousiasme, du dynamisme, enfin quoi, j’ai bien quelque chose qui fait que je peux devenir une super vendeuse ! Malgré toute cette indignation, je suis ressortie victorieuse de l’entretien, avec mon contrat en poche, et la joie de pouvoir donner le trois quart de mon salaire à mon proprio. Avec un smic, les extras vont être durs. 

Et si on proposait à Sarko ou à son poète de VIllepin de travailler pour le smic, voire même moins, puisqu’ils disent que les jeunes sont des mains d’œuvre inférieures. Ils ne tiendraient même pas une journée. Et l’autre tordu hier avec sa mise en plis qui passe à la télé et qui ose dire à un pauvre petit chômeurs qui va de galère en galère avec toute l’énergie qu’il faut, « mais enfin, monsieur, vous ne trouvez pas de travail ? mais créez le, mais oui, créez votre entreprise ! Vous n’avez pas besoin de bagages particuliers pour vous lancer dans cette création, juste l’envie et le savoir-faire ». J’ai fait un bond de quinze mètres dans mon canapé. Je lui aurais fait manger ses bigoudis à l’autre poète. Il croit qu’il suffit de claquer des doigts pour créer son entreprise ? et l’apport ? et le fond de roulement ? la trésorerie ? il en fait quoi ? Il pense que sur notre bonne mine, le banquier, ou l’Etat va nous donner les petits sousous pour démarrer et tenir au moins trois ans ? Si on est chômeur, c’est qu’on n’a pas vraiment d’argent à investir, sinon ça ferait depuis longtemps qu’on se la coulerait douce aux îles.

 

Moi aussi j’ai eu cette brillante idée, puisque personne ne voulait de moi, j’allais créer mon propre poste :galeriste. La création a été un parcours du combattant, la banque a accepté mon emprunt parce que j’avais un apport. Pas de quoi tenir trois ans en tout cas. Au bout de six mois, je mettais les clés sous la porte, avant que ça ne devienne catastrophique. J’ai perdu mon apport, mes illusions, et ma bonne humeur. Alors c’est facile de donner des conseils aux autres quand on n’a pas connu toutes ces difficultés, les messieurs « t’as qu’à » y en a marre. Deux secondes plus tard, il vocifère « un travail c’est un travail, on ne doit pas le refuser ». Et lui il aurait accepté de travailler comme ouvrière à  quarante km de chez lui, pour un travail de nuit, à monter des puces pour les téléphones en étant énarque ? Il ne se rend pas compte. La seule fois où j’ai été inscrite à l’ANPE, ces débiles m’ont sommée de prendre cet emploi sous peine d’être radiée. Bon, je veux bien prendre des postes à bac, bac+2, mais pas à moins quand même ! Dégoûtée par leur inaptitude à écouter et conseiller, j’ai préféré me faire radier. Je me débrouillerais toute seule. De toute façon, j’aurais du m’en douter, quand le gros petit bonhomme m’a craché avec un mépris non dissimulé, « mais kek vous voulez faire avec un diplôme comme ça ? il vous sert à rien vot’ diplôme ». Merci, encore une fois mille merci, je ne m’en étais pas rendue compte toute seule. Formidable cette dose de perspicacité ! on sait au moins sur quel critère les conseillers de l’ANPE sont recrutés. 

Forcément que le chômage baisse : à force de se voir si peu considérer, on préfère largement se désinscrire et faire notre recherche tous seuls comme des grands. Ma copine, elle même en galère n’a plus jamais voulu remettre les pieds dans cet institut infantilisant au possible, et qui nous prend pour des débiles mentaux. Pareil pour les assedics. Il y a quelque chose que je ne comprendrais jamais : les employeurs sont tenus en fin de mission de nous donner les documents sociaux dont la fameuse attestation assedics, le sésame à l’allocation chômage. Ce bout de papier est aussi précieux pour le futur chômeur que la sonde stardust pour les scientifiques. Or, force est de constater que les délais de délivrance de cette attestation sont plus que scandaleux. Un mois, un moi et demi, deux mois parfois. Sans compter qu’il faut bien sûr faire le siège de son ex entreprise pour avoir son du. Ça c’est un truc qui me dépasse. On ne demande pas la lune, mais juste son du, c’est à dire le résultat de notre travail. Ben non, ça ne se passe pas comme ça.

 

 Dernièrement donc, ma mission se terminait le 23 décembre. Je n’ai reçu l’attestation que le 12. Au préalable j’avais bien entendu prévenu mme Assedic du retard. Aucun problème. Eh bien le 16, j’avais une lettre des assedic me menaçant de mettre fin à ma demande d’allocation en cas de non réception de l’attestation. Mon sang n’a fait qu’un tour, vous imaginez le stress que ça représente : pas d’argent. Je passe évidemment une bonne demi heure à poireauter aux assedics tout ça pour m’entendre dire qu’ils avaient effectivement reçu les pièces manquantes. No comment. Ça use ce genre de démarche, ça épuise un homme, et toute la bonne volonté qu’il peut avoir. Et moi ça me donne envie de pleurer tout ça.

Maintenant je considère mon parcours universitaire comme un énorme handicap que je dois cacher le mieux possible. En même temps, je ne peux pas continuer éternellement à faire des jobs aussi nuls.

 

Alors j’essaie de trouver une solution pour préparer mon avenir un minimum. Etant fille de fonctionnaire, j’ai accepté mon destin en tentant les concours. J’ai essayé l’IUFM, et j’ai eu le concours d’entrée en première année. Chouette me suis-je dit, je vais pouvoir enfin bronzer pendant les vacances, et même si je n’aime pas trop les enfants, je pourrais toujours en faire abstraction, rien que pour les vacances… bah quoi tout le monde n’a pas la fibre pédagogique. Au bout d’un mois dans cet institut, j’ai pété les plombs. Leur jargon me sortait par les yeux, les espèces de travaux post it ou brainstorming m’hirrissaient les poils, le rêve naïf de dizaines de filles de devenir THE instit de l’année en transformant le monde, et le stage qui tue dans une primaire, m’ont fait sortir de mes gonds. Là j’ai vraiment réalisé à quel point on devait être courageux pour devenir instit. Se mettre à la portée de l’enfant, digérer tout le langage de l’éducation nationale, se couler dans le moule bien pensant de toute cette petite famille, et adopté un langage plus que simpliste pour faire passer le ba-ba, est surhumain. Même toutes les vacances du monde ne garantiraient pas ma santé mentale ! 

J’ai donc dis stop. Du coup, j’ai passé le concours de Rédacteur territorial, tout en enchaînant les petits boulots, là grosse surprise, le concours était fastoche comme tout. Moi qui ne m’y connaissais rien en droit, en un mois, j’avais avalé droit public et constitutionnel. Trop forte !  Contente de moi, je m’étais dit que cette fois, on ne pouvait que m’embaucher, les collectivités qui m’avaient répondu « passez le concours on verra après », ne pouvaient plus me jeter.. ben si ! les reçus collés, ça existe ! Je ne comprends toujours pas pourquoi on organise des concours sans postes, ça demande de l’argent, des hommes, des moyens, du temps.. pas la peine de passer par le parcours du combattant si c’est juste pour se retrouver à la troisième année le bec dans l’eau. Oups, la date de validité de votre concours est passé, merci de le retenter ! Et là c’est le drame. J'ai eu un certain fonctionnaire du CDG (centre de gestion) qui m'a appelée pour me dire que mon inscription sur la liste d'aptitude allait prendre fin et il voulait savoir pourquoi moi je n'avais pas trouvé de travail, alors que les AUTRES, EUX avaient réussi... que n'avait-il pas fait là.  Il s'en est pris plein les dents. Je lui ai raconté comment j'avais galéré, comment j'avais postulé comme une malade sur plusieurs régions, et comment je m'étais faite bien recevoir par certains élus. Y en a même un, qui se prenait pour un petit seigneur et qui m'a demandé mes prétentions salariales. alors lui, il n'avait pas tout compris: rédacteur c'est un grade de la fonction publique territoriale, donc aucune négociations salariales n'est possible, puisque le traitement est indexé sur un indice de la cette même fonction.... bref, j'étais vraiment mal partie. Et quand il m'a sortie "mais comment avais vous fait mlle pour occuper des fonctions aussi basses (il parlait de mes postes de vendeuses ou de caissières)? et savez vous que le poste pour lequel vous postulez, demandera de travailler avec des fonctionnaires catégorie C voire catégorie C moins?( ah bon parce que ça existe?)?  j'en aurais mangé mon poing.... et encore j'ai passé carrément un entretien où on m'a dit que le poste était déjà pourvu!!! enfin ce petit entretien m'aura permis de balancer tout ce que j'avais sur le coeur, déjà ça en moins....

 

N’étant toujours pas revenue de cet échec, je me décide de passer le concours de SASU. Et là quelle n’est pas ma surprise d’avoir enfin le jour de l’écrit le nombre de postes à pourvoir. Cette information n’a pas été disponible avant de se retrouver nez à nez devant sa copie blanche. Que faire, partir au vu du peu de postes vacants ou essayer quand même de pondre quelque chose histoire de ne pas avoir mis à feu et à sang son entreprise pour le JTL (jour temps libre) demandé ce jour précis et non au bon vouloir des RH.  Tout ça pour m’apercevoir qu’au final, je n’avais décidément rien perdu des mes capacités scolaires : 13 en note de synthèse et 15 en dissertation : admission loupée de 1 point. Crotte de bique. Je me suis rendue compte le niveau que devaient avoir les autres, tous devaient au moins avoir bac+3, 5 ou 10, impossible donc pour un vrai niveau bac de passer ce concours, pourtant destiné aux bacheliers. Décidément, il y avait encore quelque chose qui m’échappait. Ce système me sort vraiment par les yeux. Si seulement ils pouvaient mieux gérer l’argent du contribuable. Organiser des concours coûte tellement cher, pourquoi ne pas rationaliser tout ça, en annonçant les véritables niveaux requis, et surtout pour la territoriale, ne prendre que le nombre de candidats correspondants aux postes vacants pour éviter d’avoir toutes ces matières grises pourrirent en jachère. Moi ça me tue. C’est difficile de trouve une raison à tout ça, et surtout de penser que tous nos efforts valent le coup. J’avais déployé une vraie guerre dans mon entreprise pour avoir mes journées pour passer ces foutus concours.

 

C’est en effet très difficile d’avoir gain de cause dans ce call center, les JTL sont donnés généralement en plein milieu de la semaine, ou pire encore, on vous fait revenir le lundi, pour vous mettre en congé le mardi, comme ça on est bien sûr que vous ne passerez pas trop de temps avec votre famille surtout si elle est à l’autre bout de la France. Que je vous explique, en tant qu’intérimaire, je n’ai le droit qu’à un seul WE par mois, je travaille donc 6 jours sur 7 pendant trois semaines, et la quatrième je finis le jeudi à 14 heures pour reprendre le lundi à 13h. Donc, c’est avec délectation que je prends ce WE tant attendu. On me dira, tu n’es pas à plaindre, tu as un travail, en plus tu es mariée à un futur fonctionnaire, un appartement, deux voitures, et des parents qui t’aiment. Voui, mais c’est si mal que ça que de se révolter contre une réalité qui ne devrait pas exister ? Franchement, avoir été à l’école jusqu’à mes 24 ans, m’avoir fait miroiter monts et merveilles (plus tu auras de bagages plus tu assureras ton avenir), en arriver là, et pire que tout, s’entendre dire qu’il est interdit de se plaindre ! ben quoi, j’ai un travail, du moins jusqu’en janvier 2006, et ça pourrait être pire, je pourrais être en train d’éviscérer les poulets dans une usine, ou retourner des surimis tout chaud à une cadence infernale. Depuis que mon amie a fait ce travail abrutissant, je ne mange plus de surimis et ne me demandez pas pourquoi.

 

 

C’est sûr, je devrais également m’estimer heureuse de ne pas porter la bourka, et remercier le ciel de me faire vivre en France, terre de liberté et d’asile… à force de relativiser, on se satisfait de tout, et on peut continuer à l’infini ce genre d’exercice : j’ai deux jambes, et deux bras, j’aurais pu naître difforme, et manchote. Alors  pourquoi te plains-tu ? là j’explose, j’en ai assez qu’on me rabâche sans arrêt que je ne suis pas à plaindre et que ma situation est très enviable, sous prétexte que j’ai un travail, même s’il ne correspond ni à mes rêves ni à mes qualifications, je devrais me taire et avoir honte de dire que j’ai la vie professionnelle la plus nulle qui pouvait m’arriver. On en vient à se rendre coupable d’avoir des rêves, des envies, des ambitions, d’aspirer tout simplement à un monde meilleur pour soi. Coupable je me sens de dire que ma vie ne me convient pas, qu’être téléconseillère est un des travaux les plus aliénants qui soit. Avoir toujours le sourire aux lèvres, remercier le client de nous avoir appelé, lui souhaiter une bonne journée, alors qu’il vient tout juste de nous traiter de bonne à rien (vous n’imaginez même pas les insultes que l’on peut essuyer à longueur de journée), expliquer tant bien que mal qu’au bout du fil se trouve un être humain avec des sensibilités, qui n’est pas un super héros et qui par conséquent ne peut pas aller plus vite que la musique, croyez moi, on devrait avoir une médaille pour réussir à refouler nos envies de meurtres.

 

Certaines personnes arrivent à s’épanouir dans ce métier. Je crois qu’elles arriveraient à trouver  leur bonheur dans n’importe quel emploi. Elles sont tellement optimistes, généreuses, dévouées avec les clients, moi ça m’épate. Quand on commence à m’incendier au téléphone, alors que je n’y suis pour rien, je sors de mes gonds. Pour qui se prend-il ? On n’a pas élevé les cochons ensemble que je sache. Les dessous de la téléphonie ne sont pas beaux à voir, des deux côtés, que ce soit pour le téléconseiller ou pour le client. Il y a des abus dans les deux cas. Les clients appellent parce qu’ils sont insatisfaits, et je les comprends. Le jargon est tellement hermétique, les contrats sont si mal expliqués, les engagements à rallonge oubliés, des personnes qui perdent leur emploi, mais qui doivent payer quand même. Tout ça est scandaleux. D’un côté on va réclamer de l’argent à celui qui n’a pas payé sa facture ; au bout de 15 jours si l’argent n’est toujours pas arrivé, on lui coupe sa ligne, mais d’un autre, quand le service promis ne suit pas, on se contente de s’excuser. Peu importe s’il s’agit d’un vieillard mourrant, d’une femme seule avec cinq enfants, d’une infirmière responsable d’une vingtaine de malades ou d’une mère morte d’inquiétude de ne pas pouvoir joindre son fils tant aimé. On nous dit à longueur de journée, soyez proche de vos clients, ayez de l’empathie, les relations humaine sont les clés de voûte de notre système. Moui, moi je veux bien, mais justement, j’ai trop d’empathie pour ne pas me révolter contre la misère de certains, incapables de se défendre face à une entreprise qui de toute façon aura toujours raison. Un individu seul devra se battre pour se faire entendre, et ruser pour avoir gain de cause. Cela dépend de tellement de chose, de la nature même de la réclamation, du profil du conseiller, de l’heure à laquelle il a appelle, de l’humeur du moment, de sa gentillesse, de sa voix….

 

 

En même temps pour quoi faire ?

 

 

Etre téléconseiller, c’est vraiment trop dur. Mais à l’époque actuelle, on se contente de peu. Du moment que l’on a des sous pour consommer, payer ses besoins primaires, on est inséré dans la société, et c’est ce qu’il y a de plus important. A quoi cela sert-il de nous inculquer les devoirs du citoyen, les valeurs de la République, le siècle des Lumières, si on en arrive là, à savoir se contenter de la médiocrité.

 

J’ai 28 ans, je suis noyée dans cette masse de jeunes, chanceuse d’avoir du travail, même temporaire, c’est du travail, et j’ai perdu toutes mes illusions. Je n’ai foi en rien, je ne crois plus en un avenir meilleur, le peu de religion que j’avais s’est évanoui. Les hommes politiques, ces nantis de la République, ces roitelets qui nous méprisent, me font vomir. A ce sujet, je vous conseiller vivement le livre de Stefanovitch « Aux frais de la princesse », c’est réellement édifiant : on sort de cette lecture encore plus écœuré qu’au début ; et le pire c’est que tous nos a priori sont ainsi validés un par un. L’injustice est partout, et les premiers à se servir, ce sont ceux là mêmes qui dirigent notre pays. Aucun n’est capable de ranimer la lueur d’espoir, tous nous traitent comme des imbéciles parce qu’on n’est même pas fichu de lire la constitution européenne. Les pauvres sont obligés de venir à la télé pour nous l’expliquer, tous des assistés de la nation. Pour quelle raison devrais-je me sentir confiante ? N’avons nous pas l’impression que le monde va exploser ? A un moment donné, le système monde implosera de lui même, car plus personne ne voudra se sacrifier pour lui. Moi je me retire, car je vois bien qu’à part essayer d’améliorer son petit quotidien, il n’y a rien de franchement enthousiasmant. Et vous savez quoi ? Dans un moment de révolte intense, j’ai même écrit au Président de la République, fraîchement passé au deuxième tour grâce à Jean Marie. Deux pages je crois que je lui ai écrites. Deux pages d’insatisfaction, de colère nourrie d’un fond d’espoir, de détresse, et de lassitude. A quand un grand Président ? A quand une nouvelle époque ? De toute façon, pour toute réponse, j’ai eu « votre courrier a été envoyé au service concerné, nous ne manquerons pas d’y donner suite »… Au bout d’un an, j’attends toujours. Remarquez, ça peut très bien arrivé, une fois, j’ai bien eu une contravention à payer un an après, tout ça parce que j’avais grillé un stop que tout le monde grille… 

-ah je relis ces pages écrites écrites il ya  quelques années, et je me dis que décidément non, le grand président n’est pas encore arrivé, d’abord parce qu’il est tout petit, et que visiblement il se d’abord ses copains et lui-même, avant de penser à la collectivité. Au fond, c’est lui qui a raison, on l’a voulu, on l’a eu ! on ne mérite que ça après tout, cette précarisation progressive de la société, avec la refonte du code du travail, l’individualisation portée à son maximum en mettant en valeur première l’argent et la réussite, l’abandon de toute solidarité et de tout espoir d’une vie sereine car celle-ci est désormais fondée sur la performance, les résultats et l’éloge de soi-même. J’ai voté Ségo, en y croyant pas trop, peut être aurais-je du plus allumer de cierges ce soir là !, fin de la parenthèse-

 

C’est vrai au fond, à quoi cela sert-il de créer des quantités des diplômes si à l’arrivée c’est pour nous dire qu’on aurait pu largement travailler à partir de nos 18 ans, juste avec le bac. Après tout, la retraite ne pourra se faire que dans 40 ans, donc on a tout à gagner à travailler le plus tôt possible. Si ça se trouve nos enfants n’auront même pas le SMIC, celui-ci portera un autre nom, genre MVPJ ,minium vital pour les jeunes. Nicolas, notre charmant ministre de l’Intérieur qui a lui aussi l’intention de jouer Le Couperet pour réaliser son rêve d’enfant, prendre la place de Jacques, tuer son père en gros, voulait instaurer quelque chose comme 600 euros pour les jeunes. Cette idée décidément, il ne l’a pas lâché depuis Edouard… Le pire, c’est que si ça se trouve il finira par porter la jolie couronne de France. Après tout on l’a bien mérité , on a dit non à l’Europe. Franchement, moi je suis loin de tout ça. Je ne m’implique plus dans la vie politique. Je vote, parce que dans ma famille, l’absence de ce devoir civique signifiait absence de repas pour la journée. Je ne sais pas si ma mère aurait appliqué ce principe, je ne l’ai jamais vu mis à l’œuvre, étant donné que tout le monde s’exécutait le jour J. Du coup, ça m’ait resté comme une bonne vieille habitude, et surtout, parce que je me dis que je n’aurais jamais le droit de râler si je ne votais pas. C’est mon droit de dire ce que je pense à un dîner mouvementé, à une pause entre collègues où je cherche à en égorger un ou deux, histoire de bien me défouler avant de prendre le client suivant.

 

Je constate également que je ne suis pas la seule surdiplômée. Juste un petit recensement : maîtrise d’AES, master en commerce, master en marketing, premier cycle de l’école du Louvre, master d’audiovisuel (deux en tout dans le centre), licence de sport et je dois en oublier bien d’autres, puisque je ne connais pas tout le monde. Et puis je me vois assez mal faire un sondage de ce genre dans toute l’entreprise, déjà qu’on me soupçonne de porter la cause des antiboulots…Ce qui me fait plaisir c’est de voir encore une fois que je ne suis pas la seule. Et quand je vois que l’entreprise a recruté en cdi des petits étudiants diants diants, ça me fait rire, et en même temps ça me désole pour eux. J’ai justement discuté avec un gars qui faisait une maîtrise d’histoire, pile dans l’université où j’étais. Je lui ai demandé s’il comptait passer le CAPES. « non ». « comment ça non ? » « non c’est trop dur ». Le pauvre petit bonhomme, s’il pense pouvoir trouver du boulot juste avec sa maîtrise d’histoire en poche, il se trompe ! Je ne lui ai pas dit « regarde ce que je suis devenue », trop honte d’avoir tant échoué, mais le cœur y était. Je l’ai plaint sincèrement, tout comme cet étudiant en audiovisuel, les yeux pleins d’étoiles. Quand je lui ai demandé ce qu’il comptait faire après son master, il m’a répondu d’un air candide, caméraman, puis producteur… waouh ! pourquoi pas…. La suite dans quelques années.

 

J’ai même regardé sur Internet. Tapez  « surdiplômés précaires » et vous trouverez un tas de sites et de forums dédiés ce fléau social. Ma théorie selon laquelle j’aurais du faire des études d’ingénieur s’est écroulée très rapidement en regardant un forum sur les ingénieurs fraîchement sortis de leur école. Il y avait choco machin, et speedo truc qui s’envoyaient des vacheries sous forme de smileys sur leur condition professionnelle réduite à néant pour l’instant. Y en a un qui disait qu’il fallait prendre n’importe quel travail, et l’autre qui persévérait en lui disant qu’un jour il trouverait LE travail en adéquation avec SES diplômes. Deux semaines plus tard, on voit speedo truc qui dit à choco machin qu’il prendrait bien un travail d’ingénieur payé au SMIC, tellement il était désespéré, mais comble de l’horreur, il ne trouvait pas non plus. Même pour un poste de technicien, il était recalé car les employeurs ne voulaient prendre que des bac+2. Le pauvre s’indignait, criait à l’injuste en disant « je veux travailler moi ! ». Mais voilà, ça ne marche pas forcément comme ça. Il faudrait dire tout ça au poète, combien c’est difficile pour nous de nous faire entendre. C’est comme ça qu’on adhère au mouvement antiboulots, mouvement qui prend de plus en plus d’ampleur, et auquel je suis affiliée depuis quelques temps. On a beau essayé de se vendre même au moins disant, ça ne marche pas. Hier, toujours en train de me morfondre, j’ai pris ma plume pour postuler à un emploi de bibliothécaire adjoint. Après tout, j’adore la littérature (j’ai fini Harry Potter en deux jours !), les bibliothèques ne me font pas peur, si j’ai réussi à faire un inventaire sur 20 000 produits, à monter mon entreprise, je devrais facilement m’adapter au rangement des livres, leurs commandes, et leur bipage à la caisse. Quelle grave erreur avais-je faite ! La RH me renvoie illico un mail, sans bonjour, sans remerciement pour avoir postulé, pour me faire une leçon sur les grades et les postes, sur un ton hyper pinçant qui m’a inévitablement vexée et mise hors de moi. Bibliothécaire adjoint espèce de petite tête de linotte, c’est un graaaaaaade !!!! et vous vous n’avez pas ce graaaaade ! vous êtes potentiellement rédacteur, et non bibliothécaire adjointe, différent d’adjoint de bibliothèque. J’ai trouvé ça hallucinant. Le poète nous dit de ne pas avoir peur, prenez n’importe quel travail, lancez vous. Je m’arrache les ongles sur mon clavier pour faire l’effort de postuler à un job pour lequel visiblement je pourrais faire l’affaire, et voilà ce qu’on me sort comme réponse ! La moindre des choses c’est de nous dire bonjour, et ensuite de nous dire merci, et enfin, de dire qu’on est recalé mais qu’on nous souhaite de trouver le plus rapidement possible le poste de nos rêves. Une vraie bonne lettre de RH quoi ! C’est vraiment écœurant ce ton condescendant que certains RH peuvent avoir. Dans sa tour dorée de fonction publique, cette bonne femme n’a jamais du connaître les affres du chômage, et de la recherche désespérée d’un emploi pas trop nul, et payé un tout petit plus que le SMIC. Avoir 1000 euros comme salaire net, on trouve déjà que c’est pas mal, alors 1300, c’est le Pérou pour nous ! Tous les jours je regarde s’il n’y a pas une annonce de rédacteur, et je postule le cas échéant. Cela fait huit mois que je suis lauréate de ce concours, et huit mois à être recalée. Finalement, je crois que je vais terminer mon contrat dans ce centre d’appel et puis faire comme tout le monde, attendre qu’un jour meilleur arrive. En attendant, place au client…

 

 

par Si ça continue faudra que ça cesse
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Dimanche 13 janvier 2008

Les clients

 

 

Il existe des tas d’organismes pour mesurer les cibles, les segments, les besoins, les vip des pauvres clients qui n’ont qu’un panier rikiki etc.. mais existent-ils des experts pour mesurer le degré de conneries chez les clients ? pour les différencier ? les gentils, les méchants, les radins, les insultants, les emmerdeurs, les flatteurs, les cassandres, les play boy, les super cadres super chiants, le commercial moyen qui hurle à la mort parce qu’il loupe le contrat du siècle, le mari divorcé qui aimerait faire du téléphone rose avec la conseillère en ligne ? à ma connaissance, non. Alors il faudra se contenter de mon baromètre personnel.

 

Le casse pied pour ne pas dire autre chose

 

Jamais content, ce client se prend pour le roi de la galaxie. « nan, mais mamzelle, je crois que vous m’avez pas bien compris, je veux que vous me rétablissiez la ligne, vous comprenez ? JE VEUX QUE VOUS RETABLISSIEZ LA LIGNE, ok ? si c’est trop dur pour vous de comprendre les 3 mots que je vous dis ( et là dans votre tête de conseillère, vous comptez.. bé nan, ça fait 7 !), passez moi un responsable ! vous m’entendez, PAS-SEZ MOI UN RES-PON-SA-BLE ! nan mais c’est pas vrai la godiche elle va se manier oui ou merde ?

 

Et là, vous pouvez facilement imaginer le son : cri strident, montée en flèche sur les fins de phrases, sans compter évidemment, les charmantes apartés concernant le peu de compétence que vous avez. Y en a même un, une fois qui m’a demandé si j’avais réussi mon CAP boucherie. Je lui ai répondu, que nan, j’avais passé le CAP d’épicier. Pas tout à fait la même chose mon ptit môsieur ! ce client là ne vous lâche pas d’une semelle, et ne vous laisse pas en placer une. Vous avez beau argumenté, dire que c’est absolument impossible vu l’état de sa comptabilité (étape 150 du recouvrement, un mois d’impayé, rejet de prélèvement etc…) il ne comprend strictement rien. Mais rien à faire, il peut rester une heure avec vous au téléphone jusqu’à ce qu’il y ait une coupure soudaine de la communication. Nous les téléconseillères avons du mérite de faire ce que l’on fait. Croyez-vous qu’il y ait autant de personnes sur terre qui se laisseraient malmener de cette façon sans grogner un bon coup ? Nous, nous pouvons le faire

 

J’ai appris en tout cas à penser aux Maldives, à la Grèce, à Tahiti, à mes futures vacances de riche (un jour si si, je deviendrais riche, quand on pourra un jour épargner avec un SMIC) pour créer une musique sourde bienveillante et apaisante. On s’imagine sous les cocotiers, avec un chanteur lyrique à ses côtés, une sorte de castra qui se mettrait à brailler. Je vous rassure, ça ne marche qu’une demi seconde, mais c’est déjà bien tenté. Jusqu’à ce que la moutarde vous monte au nez, et là, vous explosez littéralement. Fini la douce voix de la téléconseillère, fini l’empathie, les « je vous comprends », je suis désolée, et place au ton hyper autoritaire et infantilisant au possible. J’ai testé, et ça marche. Face à tant d’autorité, le casse pieds n’ose plus piper mot. déjà parce que vous ne le laissez pas en place une ,il faut parler plus vite que lui, plus fort, et utiliser des mots qu’il ne comprend pas. Ensuite, il faut finir sur un ton plus calme, plus doux et le rassurer en lui disant que vous gérer la situation, que vous attendez qu’il paie, et que vous regarderez tous les jours si le paiement est arrivé pour rétablir sa ligne. Alors que pertinemment, vous savez qu’il n’en sera rien. Après tout, il n’avait qu’à payer ; peut être que s’il n’avait pas vociférer aussi fort, on aurait fait un geste…et puis quoi encore ? on n’est pas là pour les assister. S’il n’est pas capable de reconnaître ses torts, c’est son problème.

Dans ce métier, il y a une chose qui s’apprend très très vite : haïr pour le restant de ses jours l’humanité entière. C’est un métier qui vous dégoûte de l’humain. Je n’ai qu’une envie à la fin d’une journée de travail, c’est d’aller vivre sur une île déserte comme un animal, à l’abri de tous ces assistés. En même temps, un service clients n’existerait pas s’il n’y avait pas la moitié de la clientèle assez débile pour appeler. Et donc je n’aurais pas de travail !enfin, est ce suffisant pour se laisser autant casser les pieds pour des broutilles ? Pour éviter de péter carrément un câble, il faut gérer son stress et surtout ne pas se laisser envahir par l’énervement. J’ai entendu plusieurs clients littéralement hurler :ils piquaient une vraie crise de nerfs. Ils sont à moitié comme des schizophrènes, s’inventent des ennemis qu’ils n’ont pas, psychotent sur nos attentions, et vocifèrent des menaces. Combien de fois, on m’a dit « vous le faites exprès, je n’ai que des problèmes avec vous, et vous le faites exprès ». C’est fou ça de tout mettre sur le dos de la téléconseillère. Nous n’y sommes pour rien, absolument pour rien du tout, donc il faudrait qu’un jour ces clients fassent la dichotomie entre la personne qui est bout du fil, et les infrastructures de l’opérateur qui ne suive pas toujours. Parfois il y a des problèmes techniques, et on n’y peut strictement rien.

 

Certaines personnes sont capables d’appeler des jours durant pour essayer de négocier un rétablissement de leur ligne ou un geste commercial, ou tout simplement pour crier au scandale, à l’escroquerie généralisée, ou pire encore parce qu’il ne sait pas lire son mode d’emploi. Il ne sait pas ou il ne veut pas par fainéantise ? Ce client là préfère attendre d’avoir un conseiller, plutôt que de faire l’effort de regarder le petit livre vendu avec le mobile. Celui-là fait partie de la catégorie des débiles, des assistés ou des j’ai deux de tensions.

 

 

J’ai deux de tension :

 

42 minutes, c’est exactement le temps que j’ai passé à faire une modification de code pin sur un mobile nokia on ne peut plus basique. J’avais l’impression de me retrouver dans la pub pour Internet, avec les deux petits vieux collés devant l’ordinateur. Le papy essayant tant bien que mal de se connecter et la mamie lui criant « mais tu sais pas cliquer », ou l’inverse. J’ai d’abord eu dans un premier temps le charmant papy qui visiblement n’avait jamais pris en main un mobile. Prise d’une grande compassion, doublée d’une certaine admiration pour cet homme de néanderthal, affichant une réelle passion pour la nouvelle technologie, je prends une grande inspiration, me shoote d’un lexomil pour garder la patience d’ange nécessaire à une explication en règle du b a ba du mobile et me lance donc dans la pédagogie du téléphone. Bouton rouge pour allumer ou éteindre, bouton vert pour appeler, rappeler, ou valider. Je m’assure à chaque fois de la bonne compréhension de ce papy qui acquiesce en me faisant répéter x coup la même chose à cause de son sonotone… un sonotone ??? en plus il est sourd ? vraiment pas de bol. Allons, on ne va pas se démonter pour un sonotone, hein ? ok, visiblement, il a compris ma troisième explication. Ouf… après lui avoir expliqué également la nouvelle technologie sur laquelle il était (mobile 3G), donné un définition exacte de la visiophonie, le client paraît satisfait. Mais voilà qu’il veut vérifier tous mes dires, le papy n’a pas confiance. Horreur , il commence à allumer son mobile, et là, catastrophe, ce crétin de mobile lui demande son code pin. Faites quatre zéro. Ça marche. Appuie sur le bouton vert. Il appuie sur le bouton rouge. On recommence, pas grave, j’ai tout le temps. Bouton rouge pour allumer, code pin, quatre zéro, bouton vert. « bienvenue » dit le mobile. Bon, une étape de franchie. Voilà que ce petit bonhomme entend sa femme lui dire «  demande à changer le code pin ». le papy réitère la demande de sa dulcinée. Je m’exécute en lui donnant la procédure : outil/ paramètre/ code pin/ modifier. Ces quatre étapes m’ont demandé 32 minutes de concentration intense pour un échec en plus total. Le papy ne comprenait absolument pas la nécessité de valider successivement chaque étape pour accéder à l’étape suivante. Une fois dans le menu, on sélectionne paramètre, puis on reselectionne  code pin… ce brave homme que mes neurones considèrent de plus en plus comme un lapin de trois semaines qui a des moufles à la place des doigts, n’a pas réussi du tout à changer son code pin. A vrai dire, je ne suis pas allée plus loin que le menu outil. Au bout de 30 minutes, sa femme prend le téléphone, et me rassure en me disant qu’elle est beaucoup plus douée que son époux, un peu dur d’oreille et très lent intellectuellement. Elle me fait la confidence qu’à son âge, les choses sont plus difficiles. Ah oui, et quel âge a-t-il ? 51 ans. 51 ans ????? et ils se trouvent vieux ????mais enfin à 51 ans, on est encore très jeunes à notre époque. L’image de mon père qui a 60 ans, s’est mis corps et âme à l’ordinateur, à l’Internet, à l’appareil numérique, à MSN , à la webcam, et même aux périphériques usb, ne fait qu’un tour dans ma tête. Et non à 51 ans, on n’est pas vieux. Décidément, les gens vieillissent bizarrement. Rassurée par l’état visiblement alerte de l’épouse, je me remets en selle, et rebelote. Mais l’échange d’interlocuteur n’est pas plus fructueux. Là je n’ai plus du tout de compassion, ou d’admiration, ou de patience. Je n’ai qu’une envie c’est de leur faire manger leur mobile en boullie. Pas possible d’être aussi nuls ! je me suis même surprise à hurler littéralement dans le casque pour leur expliquer pour la énième fois les étapes de la modification du code pin. Sans arrêt, la mamie pour revenir sur la page principale appuyait sur le bouton rouge, de manière trop longue, et sans arrêt elle éteignait son téléphone. Au bord de la crise de nerfs, je leur demande « vous n’avez pas un petit fils ? et il ne viendrait pas par hasard ce we chez vous ? ouf, ils avaient un petit fils qui pourrait leur montrer les manipulations basiques d’un téléphone. Le pire, c’est que ces deux personnes avaient depuis au moins 3 ans une ligne chez nous. On aurait pu croire qu’ils étaient novices, mais non, trois ans d’utilisation intensive de leur mobile, un bon panier, et en plus trois mobiles acquis fidèlement grâce aux points. C’était réellement à se taper la tête contre les murs.

 

Mais là, ce n’est rien, les papys sont inoffensifs. Comment vous parlez des simplets, légèrement limités niveau neurones ? disons qu’ils auraient besoin d’être en classe de perfectionnement pour apprentissage de mobile. J’ai vraiment cru que j’allais m’étouffer avec mon micro tout à l’heure. A 13h45, un client, nommé Patrick m’appelle en vociférant : je suis rénitialisé le 27 de chaque mois, on est le 27, et je n’ai toujours pas mon forfait ! c’est scandaleux ! vous n’avez pas le droit de voler les gens comme ça, et nianiania….je reprends l’espace du monologue, et de ma voix extrêmement calme et sensuelle, je lui explique tendrement que c’est juste une petite erreur technique, la vilaine machine n’aura pas remis à zéro le compteur. « c’est pas une machine, c’est vous qui avez fait l’erreur ». ouh toi ,tu commences sérieusement à me courir sur le haricot. Je finis dans exactement 11 minutes, il n’est absolument pas question que je fasse du rab, d’autant qu’on sait très bien me défalquer de mon salaire les trois minutes de retard le matin, mais absolument pas me payer les minutes supplémentaires. Donc, ça va être vite torché, non mais , je n’ai pas que ça à faire. Bah si, 20 minutes plus tard, j’étais toujours là, assise sur ma chaise, désespérée par ce désert de neurones en face de moi. Ce monsieur ne comprenait rien, n’assimilait rien. Jusqu’à ce que finalement, je le force à me dire qu’il a tout compris. A chaque fois que je lui disais qu’il avait quelque chose de gratuit pendant un certain temps, il me demandait combien il allait payer. Bah rien puisque c’est gratuit. Après seulement ; si vous gardez l’option ce sera payant. Bah si c’est payant, c’est pas gratuit ! et combien est mon forfait ? il vous coûte 55 euros+ votre option si vous la conservez, 65 euros. Bah vous venez de me dire que c’était gratuit ! Mais pendant un mois abruti ! Après c’est payant ! Et ainsi de suite. Ça me fatigue rien que de repenser à notre entretien, terrible conversation de sourds. Les subtilités de la téléphonie sont bien trop compliquées pour des gens qui demandent une explication soutenue. C’est un vrai acte pédagogique, mais nous n’avons pas l’équivalent des RASED (classe de perfectionnement pour les élèves en difficulté. Un centre de téléphonie c’est efficace, pragmatique, rentable. Par conséquent on ne s’adresse qu’aux personnes qui ont un intellect normal. Les autres, merci de s’abstenir, ou alors de faire un minimum d’effort chez soi pour acquérir les prérequis. C’est dur ce que je dis, mais si vous saviez le nombre de personnes qui sont lentes d’esprit, à qui on doit rabacher deux fois, trois , dix fois la même chose. Ça finit par nous deshumaniser. Je sais une chose, en tout cas, je ne veux pas travailler avec les cas sociaux ou les personnes intellectuellement déficientes. C’est bien trop d’investissement personnel, de patience, d’amour aussi, d’amour de l’autre. Vu que moi je hais l’humanité entière, moi y compris, ça paraît plus que compromis. Et pourtant, le social, c’est l’avenir dans notre société. Le social envahit tout le monde, même la télé s’y met. Elle nous dit comment élever nos enfants, comment partir en vacances, comment déclarer nos impôts, comment se nourrir, ouf faire le ménage. Je vais encore louper le coche, c’est sûr !

 

L’insultant

 

 

Dans un autre registre, on a eu récemment un monsieur x avec un fort accent des cités qui n’arrêtait pas d’appeler pour nous dire des grossièretés au téléphone, jamais de bonjour, mais toujours des « vas te faire enculer » quand il s’agissait d’un homme , « espèce de grosse salope » pour une femme. Charmant n’est ce pas ? le pire, c’est quand il reste une éternité au bout du fil pour vous faire un film porno à la fin du compte. On aurait qu’une envie, c’est évidemment de le gifler violemment. Mais comme nous sommes sans cesse écouter (cf le chapitre sur la double écoute), ça brise notre élan naturel. Et je crois que ce qui m’a le plus énervé, c’est de voir cette hystérie générale dans le centre, quand ce vilain bonhomme appelait. Tout le monde était à l’écoute du voisin victime des nouvelles injures. « alors c’est lui que tu as ? il t’a dit quoi ? ah bon il t’a seulement dit PD ? bah moi il m’a dit… » ça m’a révolté de voir tant d’intérêt suscité par ce désaxé. C’est vrai quoi il polluait le centre, et tout le monde trouvait ça normal de se faire incendier tous les jours. Moi je pouvais le supporter, j’avais presque envie de pleurer tellement il me chauffait les oreilles. Je lui ai dit une fois, mais pourquoi vous nous appelez ? vous aimez ça ? comment voulez vous qu’on vous aide si vous nous traitez comme ça ? et au lieu d’avoir une conversation normale, je me suis faite parachuter dans un univers répugnant où tous les conseillers étaient pd, et toutes les conseillères des putes, et la mère et le père des mêmes conseillers subissaient le même sort. Mais pourquoi, bon dieu pourquoi personne de censée n’a l’idée de le résilier ? un appel comme ça dans la journée et je m’effondrais littéralement pour la journée. Ça servait à quoi de le passer à un responsable puisque de toute façon il réitérait sans cesse ses appels ? la réponse :le chiffre d’affaire. Voilà, le mot d’ordre des centres d’appels : l’argent. S’enrichir sur le dos des clients, à tout prix, quel que soit les dégâts. Ce client ramenait 300 euros par mois au centre. L’argent fait la morale et nous mêmes devons nous plier à cette exigence du chiffre. Nous sommes des commerciaux avant tout, il s’agit de vendre tout en faisant du conseil, pour être exact, après le conseil. Mais je parlerais du diktat du chiffre et des objectifs ultérieurement. Ce sujet vaut bien un chapitre !

Il n’y a pas que les gens des cités ou d’un milieu social défavorisé qui pour crier leur mécontentement, nous affublent de noms d’oiseau incroyable.

 

Il y a aussi dans un autre registre le cadre moyen, supérieur, la femme de (avocat, médecin…) qui nous prennent pour leur boniche, à leurs ordres. « bonjour, docteur machin truc, Paris 16ème». Mais il s’appellerait Mouloud, chômeur et vivrait à Sarcelles, il ne serait pas moins bien traité. Les clients ont tous droit au même accueil, et à la même prise en charge, quel que soit leur statut social. En téléphonie, il y bien une chose dont on se moque éperdument, c’est la CSP, du moment qu’ils ont un mobile, et qu’ils téléphonent, c’est tout ce qu’on leur demande ! Pour ces gens de la Haute, nous sommes d’une classe inférieure et cela se sent au ton de la voix, et se sait au son des mots tellement durs, cruels, et humiliants qu’ils emploient. Ce genre de personnage sait frapper là où ça fait mal surtout quand on est bardé de diplômes, éduqué dans un milieu relativement aisé, fait de musique classique, de théâtre et de conversations philosophico religieuses. Ça fait un mal de chien de s’entendre dire qu’on est la plus idiote de toute la terre, que s’il existait une palme des débiles et des incapables, c’est vous qui la remporteriez. Ça nous parle de haut, d’un air plus que condescendant, avec un ton très nasillard, comme si on ne pouvait pas parler à pleine gorge à une téléopératrice. Le son de la voix très haut perchée, est cinglant. Les mots sont incisifs et érodent petit à petit le peu de dignité qu’il pouvait vous rester. On se sent tellement agressés, victimes d’un problème qui nous est étranger. Le mobile est en panne, c’est forcément nos petits doigts qui ont été trifouillés dedans. La communication coupe : on ne fait pas notre boulot. Le mobile ne capte plus le réseau : on n’a oublié de planter une borne en forme de palmier à côté de leur lit. La femme trompée tombe sur le détail des communications : si on n’avait pas oublié de désactiver la facture détaillée, ce brave monsieur n’en serait pas là. Mais cet abruti n’aurait pas un divorce sur le dos s’il s’était bien comporté. Non de non, on nous colle tous les malheurs et les aléas techniques. Savent-ils donc que nous n’y sommes pour rien ? et que bien au contraire, si on pouvait leur rendre service d’un claquement de doigt, on le ferait volontiers ? à force de nous traiter comme des sous hommes , on réagit comme tel. D’après toi, je suis la dernière des idiotes ? eh bien soit, je vais me conduire comme telle. Je rentre dans leur jeu, et je fais la neuneu de base. Comment ? votre téléphone ne marche plus ? vous en êtes sûr ? mais vous l’avez allumé ? vous l’avez chargé ? il fait quel temps ? nuageux ? bah cherchez pas, les gros nimbus couvrent les réseaux, veuillez patienter un peu, dès qu’il y aura une éclaircie, ça ira mieux , vous verrez. Attendez, je vais regarder pour vous la météo, effectivement d’ici une heure (soit l’heure à laquelle je serais partie) vous pourrez recapter, je vous l’assure, si ce n’est pas le cas, retéléphonez nous (et là espèce d’abruti, tu seras peut être plus calmé, et plus correct !) bonne journée, et merci de votre appel ! ça me tue toujours autant de devoir remercié quelqu’un qui a été particulièrement irascible envers moi. Et ce qui est formidable, c’est qu’ils me croient, sauf la fois où j’ai parlé des lutins dans le bois qui faisaient grève….

 

Si tous ces gens pouvaient appeler comme cette adorable Monique « excusez-moi de vous déranger, je voudrais juste une petite information ». On serait aux anges ! Ce qu’oublie cette catégorie de gens qui se prennent pour la crème de la société, c’est que nous aussi, on appartient à cette même société. Nous aussi, nous sommes humains. Les émotions, les agressions, les gentillesses, nous y sommes sensibles et comme tout humain, nous avons plus  plaisir à aider quelqu’un de courtois et de gentil que quelqu’un de méchant et d’austère. Certains sont réellement atteints d’une méchanceté maladive. « Avec votre niveau, c’est normal que vous ne puissiez rien faire pour moi » « passez moi un responsable, je ne parlerais pas à une sous employée » « je suis avocat, je vous poursuivrais » « moi je suis médecin, j’ai un vrai travail, des vies sont jeu sous entendu, toi t’as une vie super naze, et tu sers à rien » « c’est totalement scandaleux, vous ne travaillez pas le dimanche (ah bon, parce que toi tu travailles le dimanche peut être ? ». On en entend de toutes les couleurs. Comme ce bonhomme qui voulait me faire croire qu’il avait droit à un SAV pour son mobile, parce qu’il n’était pas suffisamment solide pour sa porsche. Mais concrètement à quoi ça me sert de savoir qu’il a une porsche ? Sa porsche est tellement basse que le mobile est tombé, diantre alors ! Le mobile n’ayant pas résisté à la configuration exceptionnelle de sa porsche, on devait coute que coute le lui remplaçait ! bah non, t’as fait tomber ton mobile, c’est donc pour ta pomme. T’as pas d’assurance ? donc c’est pour ta pomme ? ah pardon tu as juste pris une assurance contre le vol, ah oui, mais pas contre la casse ? je répète, c’est donc pour ta pomme. Faut te le dire comment ? si t’as les moyens de rouler en porsche, t’as aussi les moyens de t’acheter un mobile tout neuf ? me trompe-je ? Celui là c’était quand même un phénomène, il m’a baratiné pendant une heure sur sa porsche, et il est trop radin pour s’acheter un téléphone. Y a quelque chose qui cloche.

 

 

Le radin

 

« Dites donc, vous savez combien de temps j’ai attendu ? 10 minutes ! vous trouvez ça normal ? je veux un geste commercial ! » . Presque aussi pire que le bourge insultant, il y a le radin. Celui là ne supporte pas de payer une minute de plus, trouve que c’est du vol. Il n’a pas tort, et j’adhère complètement au projet de loi sur la facturation du temps d’attente sur les hotlines. C’est normal de payer l’assistance, et non le temps poireauté à entendre «  ne quittez pas, un conseiller va prendre votre appel ». On ne risque pas de raccrocher puisqu’on prend la peine d’appeler. Dès fois on a des musiques très agréables, bryan adams, ou john lenon, par contre, la voix en boucle qui répète « ne quittez pas », c’est assez horrible pour les nerfs. Là je pense souvent à la pub de club internet où les téléconseillers se mettent en scène en chantant « ne quittez pas, nous allons prendre votre appel, lalalalalala ».

 

Ma mission est bientôt terminée, et j’ai hâte vraiment de partir de cette entreprise. Je suis de plus en plus flicquée, ma prod est mauvaise, mon temps d’attente bat des records, je n’ai pas l’entreprise attitude. Bref, je deviens un très mauvais élément, un peu normal, quand on a travaillé plus d’un an sans vacances, sans la moindre possibilité d’avoir une vie de famille. Mes parents, et beaux parents ont du se passer de moi pour noël, finir à 20h tous les soirs, ça n’aide pas, surtout quand ce noël tombe un samedi. Parfois les calendriers sont vraiment mal faits.

 

Les collègues

 

 

Les collègues, ah, que dire? une entreprise est tout simplement une micro société, avec tous ses bonheurs et ses petits travers, beaucoup plus importants qu'on ne le croit. C'est toujours une histoire compliquée, on a besoin des autres pour vivre, survivre même, car la solitude imposée n'est jamais très joyeuse. Sans échange, sans paroles, sans fous rires, la vie est tout simplement impossible. Et pourtant, il y a des jours où on ne demanderait qu'une seule chose, c'est le droit une fois par an d'étrangler soi même le collègue qu'on déteste le plus et de lui faire subir tous les sévices imaginables.

 Il y a quatre espèces de collègues, celui qu'on apprécie, celui qu'on ne supporte pas, celui qu'on jalouse, et celui qu'on ne voit jamais. Vu comme ça les relations au travail sont on ne peut plus simple vous me direz. Mais souvent, les jours ressemblent plus à un apprentissage de la survie qu'à autre chose. En fait, mon cas est assez isolé, je ne supporte plus mes collègues, j'aimerais mettre leur tête au gibet. Entre celui qui est à fond dans la prod, dans la culture d'entreprise, avec son hypothétique espoir de décrocher un cdi, (ça me faire rire) et celui qui critique à longueur de journée son boulot (mais change z'en bon sang!). J'hallucine toujours de voir ce premier collègue si investi, il a-do-re son "métier", le service clientèle en téléphonie, c'est sa vie. Il ne rêve que d'une chose, c'est de rentrer dans le moule de l'entreprise, en faisant don de ses organes au big boss. S'il pouvait lui donner en gage sa famille, et tout ce qu'il possède pour avoir un indéterminé dans cette entreprise, il le ferait. Combien de fois je l'ai vu en sueur, en train de regarder le bandeau, ses chiffres du commerce, le regard hagard, avec l'espoir au fond de ses yeux de réussir ses objectifs. Celui là a la foi, la vraie, l'inébranlable, la seule et unique qui fait vibrer les ambitions. Sauf que moi, je l'ai perdu, y a bien des années, et tout ce qui compte pour moi, c'est évidemment la solde à la fin du mois. Ici, je rejoins totalement Corinne Maier, son livre Bonjour Paresse enfonçait un peu des portes ouvertes, mais permettait de faire un balayage assez lucide sur le désengagement des salariés. Elle est devenue malgré elle, le porte parole de tous ces déshérités du travail, le symbole du mouvement antiboulots. Moi j’ai adoré son livre, sauf qu’elle parlait beaucoup de cadres, et pas assez des salariés de la base qui font le plus gros du travail, et qui permettent à l’entreprise d’engranger des bénéfices.

 

 

Les gens sont immondes quand même, je le savais mais là ça dépasse tout ce que j'ai vu. Les salauds existent, mais en avoir un juste à côté de soi, ça donne envie de l'éviscérer direct, et d'enrouler ses boyaux sur une poulie qu'on attacherait puis qu'on tournerait jusqu'à ce qu'il crève. Mon gentil collègue qui m'avait poussé à la confidence concernant mon livre, m'a dit ce matin tout sourire "je te pique ton idée", je suis en train d'écrire le livre de ta vie avec ma femme. nan mais vous entendez ça? laissez moi deviner , comment réagit on dans ces cas là? on se met à hurler comme une hystérique en le traitant de tous les noms, on ravale sa haine et on reste digne, ou on se jette sur lui pour lui arracher les yeux? encore une fois, c'est la grande désillusion sur l'espèce humaine, que des chacals, des charognards, des gens indignes de vivre en communauté. C'est tout de même hallucinant de voir à quel point les gens sont sans honneur, sans scrupules, vidés de tout sens moral, moi ça me tue, voilà. Je reste bouche bée, totalement ébahie par autant de vacheries et de lâcheté. Mais pourquoi ai-je eu une confiance aveugle en cette personne? C'est totalement absurde de ma part, moi qui depuis longtemps considère la plupart des gens comme une masse de crétins, d'assistés ou de naïfs. En fait, la société est faite pour la majeure partie de gens exécrables qui confondent la fin avec les moyens. J'enrage de m'être faite avoir, et je crois bien que je vais m'étrangler avec ma colère, et ce sera bien fait pour moi. Fallait pas être aussi bête, t'es vraiment trop nulle. Ce qui est dingue aussi, c'est qu'en plus de cette rage qui ne me quitte pas, j'ai ce sentiment de honte. J'ai honte de m'être faite avoir, honte de n'avoir pas eu plus de discernement, honte d'avoir eu une confiance a priori dans une personne que je connaissais au final à peine. Mais il était si gentil !

 

 

En même temps, les collègues ça va ça vient, c’est comme les amis. Vu que je trime d’intérim en intérim, je suis bien placée pour en voir de toutes les espèces. Ma dernière mission qui ne remonte à pas si longtemps que ça m’a fait voir la faignasse dans toute sa splendeur. On parle des fonctionnaires qui ne remuent jamais leur popotin, qui passent leur temps à papoter autour d’un café, et qui sont les derniers arrivés et les premiers repartis au boulot, mais les bonnes femmes du privé, c’est pas mal non plus. Eh bien oui on trouve ce genre d’espèce de pachyderme, dans les sociétés privées. Dans le centre de recherche clinique où j’ai travaillé, j’ai rencontré des femmes qui passaient leur temps à se réunir à deux pour critiquer la troisième personne une fois qu’elle avait le dos tourné, et ça pendant des heures ! Je n’ai jamais utilisé autant de salive en si peu de temps, fait d’amies et d’ennemies en même temps. Incroyable comme les murs ont des oreilles, et radio moquette fait un tabac. C’étaient des filles qui au premier abord avaient l’air normales, et en grattant le verni, on s’apercevait très vite qu’elles étaient toutes des vieilles peau aigries, attachées à leur ridicule petit poste, qu’elles critiquaient inévitablement. Ça râlait à longueur de journée, mais autant d’hypocrites agglutinées les unes aux autres faisait qu’on le devenait à son tour. Jamais contente, toujours lunatique. Critiquant, mais jamais le courage d’aller cracher leur venin à la direction. C’est sûr que le directeur avait l’air franchement insignifiant, quant à sa DRH, arrivée à ce poste par on ne sait quel miracle (pas belle, pas intelligente, pas diplômée, reste quoi comme solution ?) s’en prenait tous les jours un peu plus dans les dents. Elle n’avait pas dit le moindre mot que inéluctablement ses propos étaient erronés, vides de sens, sortis de sa bouche uniquement pour faire mal, contrarier les salariés, et reprendre leurs faibles acquis. Et pourtant, ça n’en faisait pas une dans cette entreprise.

 

En tout et pour tout, on devait travailler 3h effectivement sur 7h30 de travaillées. Ah les bonnes femmes, j’en suis une, mais j’ai fini par détester tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une porteuse d’oestrogène. Je ne risquais pas de devenir lesbienne pour le coup, c’est à vous dégoûter de vous même de travailler dans une entreprise faite de 95% de femmes. Les 5% restant, fallait chercher le mâle là dedans, y avait bien Ken, mais super jeune dans sa tête. Trouver des hommes, des vrais, des mâles, et des hommes beaux, pouh, c’était peine perdue. On ne pouvait compter que sur les visiteurs ! encore une année là dedans, et je me faisais greffer un pénis. Le pire, c’est que parmi toutes ces bonnes femmes, deux ou trois seulement devaient prendre soin d’elles. Pas des fashion victims en clair.  Et les kilos de graisse qui pendouillaient partout vous faisaient prendre direct une taille rien qu’en les regardant. Enfin l’avantage de ce boulot, c’est que je n’en faisais pas une. Il fallait juste que je mette au point une petite stratégie dès le lundi pour avoir la paix ; la solution radicale étant d’aller à la pêche aux ragots, et ensuite prendre partie pour le winner. J’y serais bien restée au final dans cette entreprise, la paie était minable, mais de toute ma vie je n’ai eu qu’une misérable paie, alors… mais la dispute de trop allait me booster pour trouver autre chose, n’importe quoi, mais une échappatoire.

 

Me voilà repartie dans les méandres du recrutement. D’abord le CV. Mouais, pas grand-chose à changer , juste une ligne un peu ronflante concernant ma dernière expérience. Blablablabla… le tour est joué. La lettre de motivation : on reprend la vieille et on l’amende un peu. Si seulement, on pouvait se contenter de dire « j’ai besoin de cet emploi, pour vivre tout simplement. Besoin de manger, loger, vêtir. Subsister quoi ! » au lieu de ça, il faut dire qu’on est passionné, dynamique, disponible, capable d’initiative, doté d’un grand sens relationnel, et nianiania…. C’est dingue, si seulement on disait la vérité, ce serait tellement plus simple.

 

Le téléphone sonne, ma future recruteuse est en ligne, évidemment je suis en plein déj, et j’en ai plein la bouche, allez gloups, tout est en dans l’œsophage. « allo ??? »  «  oui bonjour, Chantal de la société … RH, votre CV a été sélectionné, et je vous propose de passer un bref entretien téléphonique sur vos motivations ». ok pourquoi pas. J’endosse le super costume de la parfaite candidate, je mens effrontément sur mes motivations, bien sûr que j’ai toujours voulu travailler dans un centre d’appels, bien sûr que plus petite je rêvais de me faire greffer un casque à la place de mon oreille pour être plus performante, et bien sûr, je meurs d’envie de travailler pour 1000 euros par mois, voire moins. Et oui, je regrette mes erreurs passées, et là je déballe mon parcours scolaire comme un ancien tolard raconte ses déboires délictuels. Tout ça est une horrible méprise, une erreur de jeunesse, un jugement faussé par la société, mes parents et moi-même. Oui j’avoue avoir été dans l’erreur et que si c’était à refaire je m’orienterais vers la voie glorieuse du BTS, vrai sésame à l’emploi. Je me confesse comme je peux, et je dénigre sans vergogne la perte de temps que fut ma pseudo formation à la fac. Mme Chantal, rassurée, me propose alors un deuxième entretien téléphonique pour une simulation d’affaire… hein, quoi ??? un deuxième entretien, non mais je rêve, c’est pas possible… attendez, là je viens de postuler pour un super poste minable de téléconseillère (pour les intimes TC), payé 1000 euros par mois, avec en plus des samedis travaillés et des 20h à faire, tout ça pour une société  qui ressemble plus à un mastodonte qu’à une entreprise privée !!! je me dis que j’ai du faire fausse route.. je lui redemande confirmation, « euh mme Chantal,  -reformule reformule !!- si j’ai bien compris, vous me demandez mes disponibilités pour passer un deuxième entretien téléphonique » - mais oui, tout à fait, c’est cela même… pas possible d’y échapper…

 

Le lendemain, rebelotte, le téléphone se met en branle. « allo ??? ici Chantal du groupe… RH, êtes vous disponible pour une simulation téléphonique ? il s’agit d’un contentieux ». j’ai jamais été fortiche pour garder mon calme, mais voui, je me sens capable de tenir tête à cette petite Chantal qui au fond a l’air vraiment d’une snob bebette. N’ayant rien fait de la matinée à part écouter les fantasmes de ma collège sur son voisin de palier, je me sentais fraiche comme une rose. Allez go Chantal, I listen to you !!!

 

Ma Chantal avait disparu et s’était transformée en vrai pitbull, elle me criait aux oreilles « c’est un scandale, c’est inadmissible » « vous êtes des incompétents », des nuls, des moins que rien, vous ne savez pas lire, c’est pas possible, passez moi un responsable, jamais vue une nulle pareille, attendez, vous ne savez pas à qui vous avez à faire ma petite, je suis mme machin de la porte qui coince….

Me suis dis que jamais je n’arriverais à en placer une dans cette diarrhée verbale, et souviens toi qu’il s’agit d’un simulacre, d’un faux, et donc que cette horrible sorcière, à qui t’as envie de raccrocher au nez n’existe pas. Surtout ne pas perdre son sang froid, et éviter toute injure, genre «  mais tu vas la fermer ta grande gueule oui ? » …. Au lieu de ça, je prends ma voix la plus mielleuse possible, faut dire que quand je veux, je peux limite prendre une voix de téléphone rose. D’ailleurs, si l’image sociale n’était pas aussi déplorable pour ce genre de profession, je me lancerais bien là dedans, ça paie bien, et ça peut être rigolo. Mais jamais je ne franchirais ce Rubicon, bien trop dangereux, et j’aime trop mes parents pour leur faire subir cette honte... après 10 minutes de parlote, où j’utilise les phrases clés « je vous rassure, je prends en charge personnellement votre dossier, vous pouvez compter sur moi, je ferais le maximum pour vous, votre dossier est prioritaire, et je vous assure que je vais immédiatement en référer à mon supérieur, je vous comprends, ce que vous me dites est très important, etc » une bonne dose d’empathie, beaucoup de mensonges, et une voix chaude et réconfortante, et zou, l’affaire est réglée…. D’ailleurs, je n’ai jamais compris la naïveté avec laquelle les gens raccrochaient le téléphone, en remerciant même de notre accueil et de notre compréhension. Parfois même certains disent le mot compétence, ou professionnalisme. Alors là, ça fait presque chaud au cœur. Les pauvres s’ils savaient à quel point on les méprise. Leur dossier n’avancera pas plus vite, le supérieur aussi supérieur soit il n’a strictement aucun pouvoir, lui est juste là pour « superviser », d’où le nom de superviseur (sup pour les initiés) et donc fliquer les retards, les absences et les temps de production. Point barre. Tous ceux qui appellent les centres d’appels ont toujours l’espoir de régler leur litige, ça va quand l’affaire est petite, mais pour les grosses réclamations, là c’est peine perdue.

 

Dois je vous faire un dessin ? qui n’a pas eu affaire à un CA (centre d’appels) ? hum ? au moins une fois dans sa pauvre vie de consommateur, on a eu droit au discours ultra stéréotypé d’un pseudo conseiller en ligne. Le bon consommateur, le pauvre con , il faudrait dire, appelle avec l’idée lumineuse d’avoir de l’aide en ligne. L’idée est en somme bonne, puisqu’il s’agit d’assister les gens directement à la maison : plus besoin de se déplacer, et d’affronter la réalité d’un regard pas très accueillant. Bien vissé dans son fauteuil son filaire scotché à l’oreille, zou, on pianote, le fameux numéro en 0800 et quelque. Une voix métallique répond machinalement «machin Dupont bonjour, à votre service ». le consommateur non avisé, commence toujours par raconter sa vie, ses problèmes, le pourquoi du comment il en est arrivé là, il nous parle d’une facture, d’un soin, d’un montant bien précis, et il ne comprend pas pourquoi ça lui arrive à lui. Déjà mon vieux, t’es sacrément mal parti, moi , TC, je perds patience, le gars qui ne va pas directement au but, ça m’horripile de suite. Les euh, bah, hum, et nananin, je peux plus. Il faut impérativement s’identifier, donner son numéro de client, son matricule, par pitié le numéro, le sésame qui permet d’ouvrir le dossier, ça évite de perdre trois plombes à chercher. Celui qui m’appelle en me disant, « je vous donne mon numéro ? » ah celui là je l’aime, j’ai l’espoir fou qu’il me dise en trois mots ce qui l’amène  à moi. Lui au moins va peut être être  concis, direct, sobre, linéaire dans ses propos. Une chose totalement déshumanisée, je veux. Je veux ça parce qu’on me l’a appris, on me dit comment doit se dérouler un entretien téléphonique, pas possible de dire un mot de plus ou de moins que la charte client. Cet énorme carcan qui nous force à devenir un robot, une nana vidée d’âme qui répond machinalement, comme une caissière bipe les articles. On passe à la caisse toutes sortes de produits, ça va de la simple carte vitale aux prestations décès, en passant par les trucs ultra soporifiques de remboursements, et autres. Bip un forfait, bip une attestation de droits, bip une feuille de soin, bip une réclamation, bip bip bip bip bip bip bip !

 

Ah oui, ce qui est aussi bien usant, c’est ce fameux parcours de soin, à expliquer. Les gens n’y  comprennent rien, aussi instruits soient-ils, leur esprit est réfractaire à cette réforme. C’est pourtant pas difficile, qui dit médecin traitant dit remboursement à 100%, sans médecin traitant, pénalité de 20%. Voilà c’est dit c’est clair, maintenant cela relève du choix et le vigilance de chacun. Si le praticien oublie de cocher l’une des cases attitrées au parcours, le patient doit veiller systématiquement à ce que ce soit fait en bonne et due forme. Mais le problème avec les médecins, c’est qu’ils commencent à ne plus être en phase avec leur serment. Ils ne visent pour la plupart qu’un taux de rendement qui entraîne forcément une négligence médicale et administrative. Pour eux, c’est tellement barbare comme procédure, tellement lourd et inutile, qu’ils ne prennent pas la peine de remplir correctement ces fichues feuilles de remboursement. Ils sont au dessus de toute contingence matérielle. Eux soignent, et ils ont autre chose à faire que de remplir les paperasses . oui mais voilà c’est toujours au détriment du patient et par conséquent à notre détriment. On doit continuellement rabâcher la même chose, et expliquer avec des mots enfantins les règles de bases de la sécu. Dire également que ce sont des règles nationales, faites par un législateur, et qu’on est nullement responsable de tout cet énorme gâchis, relève d’une patience d’ange.

 

Car il faut bien le dire, ce parcours devient dingue à faire. De l’autre côté de la barrière, en tant qu’usager, je suis tout à fait d’accord pour dire haut et fort l’absurdité d’un tel système. Et d’ailleurs, je suis persuadée que la sécu arrive à éponger un tout petit de sou trou béant grâce à tous ces gens qui n’exécutent pas le parcours de soin. Un euro par ci , un euro par là, et le tour est joué.

Il faut une sacrée énergie pour vouloir rentrer dans le moule. Imaginez qu’il faut à chaque fois passer par le MT pour pouvoir aller voir un spécialiste ou un autre médecin généraliste. 22 euros de claquer à chaque fois. Les médecins m’énervent, certains prennent des dépassements d’honoraires pharaoniques, et le pire c’est qu’ils ne le disent même pas. Ce sont des marchands de la santé, en bons marchands qui se respectent, ils se doivent un minimum de donner leur tarif . zut à la fin, il y en a marre d’avoir toujours la surprise en dégainant son chéquier. Moi c’est simple, si je pouvais je n’irais plus jamais voir un médecin de ma vie, ils vont trop vite dans tout, font la moitié des auscultations, la moitié des diagnostics, et considèrent leur travail comme de l’abattage. Mon père a failli perdre une jambe suite à l’impéritie d’un médecin, décidé à l’opérer alors qu’il n’en avait pas besoin. Il n’a même pas reconnu son erreur. Cette histoire aura couté quand même 4 années de la vie de mon père, cloué chez lui entre une souffrance lancinante, et une envie de meurtre exacerbée. Et le pire dans tout ça, c'est que tout le monde sait que ce chirurgien est incompétent, tout le monde doute de ses diplômes, malgré tout ça, on ne peut le poursuivre, le corps médical étant un vrai corporatisme, les médeicns se tiennent le coude.  

Aujourd’hui, je déprime monumentalement, une envie mortelle de pleurer me prend. Je me sens minable, nulle, et inutile. Mon cerveau part en vrille. Je ne sais plus rien, j’ai tout oublié de tout ce qu’ai appris. Effacer ces connaissances, c’est pour moi tourner la page, et dire que mon parcours de brillante élève n’a été qu’un mirage. Mais pourquoi tant de frustration ? pourquoi est ce si difficile de passer outre ? ce complexe d’infériorité me ronge, et je sens que trouver un autre travail devient vital. J’ai postulé à un dernier emploi pour le concours de rédacteur, histoire de passer à autre chose. Un poste génialissime dans une ville de 1000 âmes de chargée d’accueil de la station d’épuration du bourg machin. C’est à se tordre de rire, même pour un poste aussi bidon, je n’ai pas été prise, même pas retenue pour un entretien. C’est dire. Vendredi dernier, j’ai eu un adorable fonctionnaire du CDG 35 qui m’a appelé sur mon portable pour me demander comment j’ai pu en arriver là. Me retrouver avec les 14 personnes restantes sur la liste d’aptitude 2005, incompréhensible d’après lui. J’ai lâché mon cerbère sur lui. Un flot continuel de paroles sortait de ma bouche, et je lui ai dit tout le bien que je pensais de ce concours, des son appel « ah oui tu m’appelles maintenant ??? au bout de trois ans ? tu crois pas qu’il aurait fallu le faire avant ? hum ? crétin, crétin, crétin....

par Si ça continue faudra que ça cesse
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Dimanche 13 janvier 2008

Me revoilà au point zéro de ma vie. Toujours dans un centre d'appels, alors que j'avais juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Les CA , c'est fou comme ça marche, c'est une économie en pleine expansion. Ma directrice me disait que si toutes les entreprises passaient par les CA, donc par des services externalisés, c'était pour mieux juguler les luttes sociales. Que des prestataires, plus de salariés, donc plus de grèves, plus de mouvements sociaux, plus de plaintes, en gros, plus de problèmes. ah oui, parce que les revendications sociales, les dénonciations des conditions de travail, le simple fait d'exprimer son avis sur son travail représente un problème? D'après elle, toutes les entreprises tendraient vers ce modèle, vers une absence du concept social... cela fait peur à imaginer.  Peut être a t elle raison, mais dans ces cas là, plus que jamais la lutte doit être présente. Les CA c'est ce qu'il y a de pire en terme de manipulations, d'hypocrisie et de productivité. On vous demande de faire du 5 étoiles avec une paie de misère, des cadences infernales, une réactivité à toute épreuve. Non, pour ce job là, on devrait avoir une paie de ministre. Pour tout ce qu'on supporte à longueur de temps. A chaque appel, on doit non seulement respecter la charte client ( identification, écoute active, reformulation, personnalisation, argumentaiton, synthèse, et prise de congé) mais en plus avoir une réactivité de fou furieux. Les prestations et les offres sont tellement denses, les demandes tellement variées, qu'aucun discours d'automate ne fait l'affaire au final. Et parfois l'automatisme ça repose. Sachez que nous TC avons sans cesse le cerveau en ébullition. Chaque client est traité avec le même degré d'exigence, ce qui revient à dire qu'on est proche de la folie. Demander toute la phase d'identification et de confirmation des données que nous avons sur l'ordinateur pour dire " si j'ai bien compris, vous me demandez à quelle heure on ferme?" non là, je ne peux plus. La reformulation, c'est ce que je déteste le plus dans cette charte: elle est ce qu'il y a de plus infantilisant. Je lutte contre cette reformulation à chaque débrief, mais je sens que je me lasse de cette résilience individuelle. Le CA c'est comme un léviathan, il est capable de vous dévorer dans toute votre individualité. Vous n'existez plus en tant que petit atome de l'humanité, vous êtes juste une TC qui répond aux normes de la société qui vous emploie, et si vous n'êtes pas suffisamment "corporate" on vous le fait bien sentir. 

La vie d'un TC est bien plus dure qu'on ne le croit. J'ai vu sur un forum qu'on parlait de ce métier en disant qu'on avait un métier de feignant, en gros, les fesses assises au chaud toute la sainte journée, et à parler au téléphone, franchement rien de dur, c'est de l'argent facile disait un certain Wipy. Oui bah Wipy, j'ai assez envie de te dire  "viens passer une journée avec moi et tu verras si c'est si easy que ça". On se loggue à telle heure, et pendant 8 heures tu enchaînes appels sur appels. Si tu arrives deux minutes en retard, tu es noté en rouge sur la feuille RH, et tu es bien sur prié de les rattraper le soir même. Au bout de trois retards, tu as un blâme, et après je ne sais pas, une mise à pied, un licenciement pour faute grave??? je n'irais pas jusque là. Le retard dans un CA n'est absolument pas toléré. De ce côté là , il n'y a vraiment aucune flexibilité.  Les minutes de pause sont comptées, et bien sur ton sup est là pour vérifier que tu n'a pas pris une micro seconde de plus. Si un jour cela t'arrives, ce sera défalqué de ton salaire.... Le TC doit être au courant de toutes les news, qu'on lui donne par mails. Sachant qu'il n'arrête pas de la journée, et qu'il n'a que 25 secondes entre chaque appels, il fait comment? il prend sur son temps de déj? jamais de la vie. Il y a également ce fameux temps de com, à ne jamais dépasser. 3.40 minutes top chrono, enfin, là dessus, ils ne sont pas trop durs dans mon CA. J'en connais d'autres où ce temps de com si le TC ne le respecte pas, bloque la prime sur objectifs. Et quand cette prime représente 10% de ton salaire, tu fais vraiment attention à ne jamais le dépasser. 

Le point d'orgue de cette organisation, c'est le débrief. Le sup te convoque pour écouter avec toi tes appels, te dire ce qui va ou ce qui ne va pas. Pour ma part, c'est toujours la reformulation, mais là c'est le symbole de ma résistance, donc je ne lâcherais rien à ce niveau. Le sup te dira toujours que ça ne va pas. Tu utilises des termes négatifs, des négations (ne... pas, est aboli des CA! au lieu de dire on ne rembourse pas, il faut dire cela reste à ta charge, jamais de "ne pas", essaie de faire ça juste pendant une conversation Wipy, et tu verras que deviens marteau à la fin de la journée) , tu es trop familier, ou trop professionnel, ou "ton sourire ne s'entend pas"! oui bah le sourire, quand tu as déjà une heure d'appels dans les dents, soit 11 appels de l'heure, il est évidemment parti, parce que tu es usé. Je défie n'importe qui de tenir une heure avec le sourire derrière le casque quand les appels sont durs, conflictuels, bourrés de réclamations en tout genre, et surtout quand toi même tu dois faire des efforts surhumains pour comprendre , parce que tu ne connais évidemment pas toutes les prestations.

Ah le monde merveilleux des CA... c'est vraiment un monde à part, un monde que les gens devraient apprendre à connaître. Derrière le téléphone, il y moi, et d'autres moi, alors par pitié soyez indulgents avec les TC, et arrêtez de nous parler comme si on était une sous espèce. D'ailleurs, le manque de valorisation de ce métier, l'abscence de législation concernant ce mode de travail sont criants dans notre société. IL y a de plus en plus de CA, de plus en plus de TC qui ne sont absolument pas reconnus pour ce qu'ils font. C'est un métier dur, usant et stressant. Dire que je recommence lundi....

par Si ça continue faudra que ça cesse
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